Avec le Brexit, le manque de main d’œuvre devient la principale préoccupation des restaurateurs

Impact du Brexit sur la main d'oeuvre européenne dans la restauration
Crédit : Lefteris kallergis

Alors que le devenir du Brexit demeure dans le flou le plus total, ses conséquences, elles, sont bien réelles. Elles commencent d’ailleurs à se faire sentir dans le secteur de la restauration et de l’hôtellerie où la demande en main d’œuvre est importante. Pour ainsi dire, ce secteur emploie 3.2 millions de personnes, ce qui représente pas moins de 10% du marché de l’emploi britannique. Si trois quarts de ces travailleurs sont de nationalité britannique, les ressortissants européens représentent tout de même entre 10 et 15% si l’on en croit les chiffres avancés par la British Hospitality Association, organisation non-gouvernementale représentant les intérêts du secteur. Les interrogations sont donc nombreuses. Quelles pourront être, à terme, les répercussions du Brexit sur le marché de l’emploi ? Et comment s’y prépare-t-on dans l’arrière-boutique ?

“Oui ce sera plus difficile de recruter”

Si tous les doutes et les scénarios sont permis depuis que le référendum de 2016 a penché en faveur du “Leave”, les dernières annonces de l’exécutif n’ont fait qu’attiser les craintes. Dernièrement, le gouvernement de Boris Johnson faisait savoir son intention de mettre fin à la libre-circulation des citoyens européens sur le territoire britannique au lendemain du Brexit. De quoi inquiéter Victor Lugger, co-fondateur de Big Mamma, une chaîne de trattoria italienne récemment implantée dans la capitale anglaise.

Après un premier restaurant à Shoreditch en février 2019, le groupe français semble avoir les dents longues et vient d’ailleurs d’en ouvrir un second du côté de Fitzrovia. En entrant dans l’un de ces établissements, vous décèlerez sans doute un petit accent méditerranéen chez votre serveur. Et pour cause, la quasi-totalité du personnel est italien pour vous garantir une immersion totale. Il va sans dire que la perspective d’un Brexit sans accord inquiète les gérants. “Oui ce sera plus difficile de recruter”, lâche Victor Lugger. Pour autant, la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne faisait partie de l’aventure de Big Mamma outre-Manche. “Le Brexit avait déjà été voté quand on a décidé de venir”, relativise-t-il avant d’ajouter, “il va peut-être falloir un à deux ans pour qu’entrent en vigueur les décrets qui redonneront de la souplesse au marché de l’emploi”.

Du côté de Champagne & Fromage, le verre reste à moitié vide. Dans cette enseigne servant des produits français à Covent Garden depuis 2011, puis déclinée à Brixton, Greenwich et Elephant and Castle, la main d’œuvre tricolore y est très recherchée pour “sa connaissance des produits”, mais elle se fait rare. “C’est plus difficile aujourd’hui de rechercher du personnel, c’est-à-dire qu’avant nous avions la possibilité de choisir alors qu’aujourd’hui, on se retrouve dans la situation où il devient difficile de trouver des gens qui veulent travailler chez nous”, avoue le patron, Stefano Frigerio.

Le Brexit a donc pour première conséquence de confronter ces deux chefs d’entreprise à leur dépendance vis-à-vis de la main d’œuvre étrangère. Tous deux déplorent par-dessus tout l’absence de perspectives stables et redoutent d’être victimes d’un turn over incessant.

Un désintérêt avant tout économique

Outre l’instabilité politique qui gangrène l’attractivité du Royaume-Uni depuis maintenant trois ans, le déclin de la livre sterling semble être le principal repoussoir, à en croire Kate Nitholls, directrice générale de la British Hospitality Association. Constat également partagé par le patron de Champagne & Fromage, Stefano Frigerio. “Avant, le salaire en livre sterling était beaucoup plus intéressant comparé à l’euro, mais maintenant ça l’est moins car la vie est chère et les salaires plutôt bas”, confie-t-il.

Ce tableau reste tout de même à relativiser puisque nombre d’Européens continuent de s’établir en terre britannique. C’est le cas d’Anthony (il ne souhaite pas donner son nom de famille, ndlr), ex-militaire français établi à Londres depuis février dernier avec sa compagne. Les deux jeunes parents ont en effet misé sur le fait que leur expatriation serait plus simple avant l’échéance du Brexit. Aussitôt arrivé, aussitôt embauché. Le lendemain de son installation, Anthony passait un entretien concluant dans une chaîne de burgers au sein de laquelle il évolue rapidement de serveur à manager en chef. Sept mois plus tard, il semble satisfait de son choix de vie. Optimiste par nature, il se dit qu’“il n’y a rien de dramatique à rentrer” en France si la situation venait à se dégrader.

Le manque d’Européens créera un vide dans le marché de l’emploi britannique

A en croire Kate Nitholls, à la tête de la British Hospitality Association (BHA), la diminution annoncée du nombre de ressortissants européens sur le marché de l’emploi britannique est “préoccupante” mais pas alarmante. “Nous sommes préoccupés par l’impact de la fin de la libre-circulation”, affirme-t-elle avant d’ajouter, “nous savons que si les travailleurs européens décident de rentrer dans leurs pays ou que les conditions à la frontière sont trop rédhibitoires, il y aura un ‘gap’ dans notre marché du travail”.

Il ne faudrait toutefois pas se méprendre dans l’analyse, car les causes de ce phénomène sont avant tout internes au marché de l’emploi britannique. Avec un taux de chômage notablement bas (en-deçà de 3%) et un resserrement démographique chez les 18-24 ans dû à 200.000 naissances en moins par rapport à la génération précédente, le Brexit ne serait que le révélateur d’une conjoncture déjà fragile. Néanmoins, la BHA se veut rassurant en martelant que l’emploi dans l’hôtellerie et la restauration continuera de croître, d’environ 10% entre 2017 et fin 2020. La parole officielle reste donc à l’optimisme et à l’expectative. “A priori, nous devrions ressentir l’impact du Brexit à partir de 2021”.

Reste donc aux ressortissants européens à entamer les démarches pour obtenir leur (pré)-settled status. “Nous travaillons à ce que les travailleurs venus de l’UE sachent qu’ils ont le droit de rester”, assure Kate Nitholls. Pour ce faire, l’organisation recommande à ses membres d’aider leurs employés dans leur démarche en mettant, par exemple, un ordinateur à leur disposition. Chez Big Mamma, on se prépare déjà. “On s’équipe pour être meilleur en recrutement, c’est notre priorité numéro un”, déclare Victor Lugger. Sans oublier de choyer leurs salariés en les soutenant dans leurs démarches bancaires et administratives.