Dans son dernier livre, Marc Roche explore la face cachée de la reine Elisabeth II

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“J’ai voulu tenter de répondre à cette question que tout le monde se pose : ‘qui est-elle ?’ et montrer que les plus grands personnages avaient toujours deux visages, une face publique et une face privée”, résume Marc Roche. Avec Elle ne voulait pas être reine, paru chez Albin Michel le 2 juillet dernier, le journaliste belge signe ainsi son troisième livre sur Elisabeth II. Le premier en 2007, La dernière reine, avait été écrit en collaboration avec le palais qui lui avait alors ouvert ses portes. “C’était un ouvrage plutôt complaisant”, reconnaît ainsi Marc Roche. Le deuxième, Une vie, un règne, paru en 2011, était une chronologie classique commandée par l’éditeur Tallandier. Pour le troisième, il a donc décidé de faire les choses à sa façon. 

Un an d’enquête

“Entre 2007 et 2020, beaucoup de choses se sont passées et j’avais donc envie de refaire un livre”, raconte Marc Roche. La reine prenant de l’âge, la régence du prince Charles, la réorganisation de la famille royale… en effet, lors de cette dernière décennie, le palais a connu pas mal de changement. “J’avais aussi envie d’explorer les zones d’ombre de la reine”, insiste le journaliste. Celle qui a l’air plutôt réservée, timide et passive, celle qui n’est pas censée avoir de pouvoir et détester le recours à la brutalité, ne reflèterait en rien la personnalité d’ElizabethII, qui, selon Marc Roche, serait en fait “plus machiavélique que Machiavel lui-même”. 

Ce “buckinghamologue” de près de 40 ans a donc réuni de nombreuses anecdotes sur ce qui se passe derrière les portes dorées du palais. “Il y a une règle d’or : ceux qui savent ne parlent pas, ceux qui parlent ne savent pas”. Sa première source d’informations fut d’abord celle des médias britanniques, très bien renseignés car, contrairement à la presse belge ou française, les journalistes paient leurs informateurs. De quoi motiver certains et certaines à délier leur langue. “J’ai aussi parlé avec d’anciens collaborateurs du palais”. Il en existerait deux types : ceux qui relaient la propagande de la royauté, mais toujours couvert d’anonymat, et ceux qui sont partis en disgrâce voulant ainsi régler leur compte faisant d’eux “une source d’informations merveilleuse”. “Mais chez les uns comme chez les autres, il faut savoir lire entre les lignes”, commente le journaliste, rompu à l’exercice, lui qui est installé au Royaume-Uni depuis 1985. 

Les historiens lui ont aussi été très utiles dans l’écriture de son dernier livre. “Ils sont les seuls à avoir eu accès aux archives de Windsor et on compte aujourd’hui une dizaine d’ouvrages abordant les aspects diplomatiques, politiques, protocolaires sur le métier de reine”. Les diplomates passés par Londres lui ont également servi pour raconter les anecdotes décrites dans son ouvrage. Mais il a aussi pu puiser dans sa propre expérience, car Marc Roche a eu le privilège de rencontrer à 7 reprises la monarque. 

Le journaliste a mis un premier pied dans le monde de la royauté il y a près de 40 ans. Mais sans grand conviction au départ. Au début des années 80 quand il était grand reporter pour le quotidien wallon Le Soir, il fut mandaté pour suivre la famille royale belge. “C’était inintéressant, à part pour les voyages avec le roi Baudoin. Mais c’est une monarchie peu inspirante, sans éclat, sans moyens et qui est à la tête d’un pays à vau-l’eau”.

Le mariage de Meghan et Harry fut le déclic

Ce n’est que quand il arrivera au Royaume-Uni comme correspondant pour Le Monde que sa passion pour les affaires royales va naître. D’abord journaliste couvrant l’actualité de la City, il lui arrivera alors d’écrire des articles sur le sport, mais aussi sur la monarchie britannique. “J’ai alors découvert le rôle central de la souveraine dans la politique du pays”, confie le Belge, “c’est le point fixe pour le peuple”. C’est ainsi qu’il deviendra au fil des années un expert du sujet, souvent sollicité pour apporter son point de vue sur la reine et sa famille. 

C’est d’ailleurs lors d’une intervention pour France Télévisions que l’idée du livre est née. Invité sur le plateau de la chaîne publique française à Paris pour commenter le mariage de Meghan et du prince Harry en mai 2018, il a un déclic. “Le fait d’être loin du tumulte du jour à Windsor m’a permis de prendre un peu de recul, de me détacher de l’hystérie autour de cette union”. Son regard se portera alors sur celui de la reine pendant le service religieux. “J’ai vu son visage impassible devant tous ces invités de marque. Je me suis alors demandé : ‘que pense-t-elle vraiment?’”. C’est là que l’idée de donner des éléments de réponse aux lecteurs lui apparaît comme une évidence. Pendant un an, il va donc enquêter avant de s’atteler à l’écriture pendant six mois. 

Une grande estime pour la France

Sans tout dévoiler du contenu, Elle ne voulait pas être reine !, loin de la glamourisation d’Elisabeth II dans The Crown, aborde de nombreuses facettes de la monarque. On y découvre par exemple qu’elle est une vraie francophile et manie la langue de Molière avec un certain talent. “La France est le pays le plus visité par la monarque en Europe”, affirme Marc Roche, “c’est son préféré. Elle a un lien très privilégié avec la France, d’ailleurs elle est Duchesse de Normandie, où elle achète d’ailleurs la plupart de ses chevaux”.

Le journaliste raconte aussi dans son livre qu’elle a appris le français avec une aristocrate belge francophone. “Elle lui a enseigné la pureté de l’accent et lui a transmis le goût de la littérature française”. Et les Français le lui rendent bien, puisque leur fascination pour la famille royale demeure intacte. Mais c’est entre 1992 et 1997 que leur intérêt pour Buckingham Palace s’est développé. “La royauté est devenu un sujet essentiel pour les Français, qui ne sont jamais vraiment remis de l’exécution de Louis XVI”, analyse Marc Roche, “la présidence française est d’ailleurs plus monarchique que la royauté britannique”. 

La fascination plus générale pour cette reine prend racine dans le fait qu’elle aura traversé les époques, survécu à des grandes personnalités politiques et vécu les plus grands événements internationaux, de la seconde guerre mondiale à la guerre froide en passant par la décolonisation, ou encore l’adhésion du Royaume-uni à l’Union européenne et le Brexit. Mais aussi parce qu’elle aura dû aussi gérer la médiatisation des histoires familiales comme le divorce entre Diana et le prince Charles tout comme la mort de la princesse à Paris, ou plus récemment le scandale lié à son fils le prince Andrew. 

Une monarchie qui ne se modernise pas mais s’adapte

La magie d’Elizabeth, c’est que personne ne sait ce qu’elle pense vraiment. “Son mutisme entretient sa légende, c’est la seule icône planétaire de cette envergure. Interpréter ce qu’elle pense n’est pas impossible, car il existe des sources d’information mais aussi des signes liés à son empreinte aristocratique”. Par exemple, quand Marc Roche affirme dans son ouvrage, Le Brexit va réussir, que la reine est pro-Brexit, il explique ne pas se baser sur ce qui se dit, ni sur une déclaration officielle ou officieuse, mais sur un sentiment lié aux origines de la monarque. “Elle vient d’une certaine classe sociale, elle se méfie de l’immigration et des grandes agglomérations multiculturelles, elle a des valeurs basées sur l’armée et la famille. Elle incarne la souveraineté nationale et le tropisme du Commonwealth”. 

Tout cela ne disparaîtra pas avec l’arrivée de son fils sur le trône. “Il n’existe pas de nouvelle école chez les Windsor. Charles a certes un tempérament différent de celui de sa mère, il a su créer un réseau associatif, c’est un activiste anti-racisme, il prône l’œcuménisme religieux. Mais il a été coulé dans le même moule, et il en sera de même pour William”. La monarchie britannique ne se modernise donc pas mais s’adapte. “C’est son génie. Par exemple, l’écuyer actuel de la reine est noir, ce qui aurait été impensable il y a quelques années, son petit-fils Harry s’est marié avec une métisse divorcée et américaine de surcroît. William, lui, a vécu huit ans avec sa petite-amie avant de l’épouser. Peut-être qu’à terme, il y aura moins de carrosse, moins de grandeur mais le cœur de la monarchie, autrement dit l’absence de politisation, le dévouement pour la charge, les actions philanthropiques et diplomatiques, restera inchangé”, prophétise Marc Roche. 

Lors de ses rencontres avec la reine, le journaliste explique qu’elle donne cette impression d’être “madame tout-le-monde”. “Elle est petite, elle a une fine voix presque inaudible avec cet accent aristocratique, elle fait très anglaise en montrant ce côté mal à l’aise en présence d’inconnus”. Rien de très impressionnant donc. A contrario son regard l’est, reconnait Marc Roche. “Elle a des yeux glaciaux, qui vous transpercent et on ne sent aucune amabilité. Vous comprenez qu’elle ne fait que son devoir”. Le seul moment où toute cette froideur semble atténuée, c’est quand “pendant une ou deux minutes, lorsqu’elle s’adresse à vous, elle fait en sorte que vous pensiez être son interlocuteur favori. Elle a ce pouvoir de vous faire sentir exceptionnel”. Puis, tout s’écroule quand elle tourne les talons avec ce don de se détacher en quelques secondes de ce moment. “Elle ne dit pas au-revoir et disparaît d’un coup”. 

Ne craint-il pas que son livre soit mal reçu par le palais ? “Non”, répond-t-il. “La reine ne lit jamais les ouvrages qui lui sont consacrés. Le palais non plus, sauf s’il y a un problème juridique”.