Gilets jaunes ou Brexit : les Français du Royaume-Uni dans l’impasse

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Crédit : Flickr / Sébastien Huette

D’un côté Emmanuel Macron. Alors que le président de la République lance lundi 21 janvier sa deuxième édition du “Choose France” en recevant à Versailles des grands patrons étrangers pour les inciter à investir dans le pays, le mouvement des gilets jaunes ne va pas lui faciliter pas la tâche. En décembre dernier, lors du rendez-vous de la French Tech London, Pascal Cagni, ambassadeur français pour les investissements internationaux, avait d’ailleurs lancé : “Cette colère est légitimemais alors qu’on pensait que le France bashing avait disparu, il revient”. 

De l’autre côté, Theresa May, qui le même jour devra présenter son “plan B” sur le Brexit, une semaine à peine après que son accord validé avec l’Union européenne en novembre dernier a été lourdement rejeté par les députés, avec la probabilité de plus en plus réelle d’une sortie dans accord.

Au milieu, les Français du Royaume-Uni. Que pensent-ils de ces situations ? Que feraient-ils s’ils venaient à devoir choisir entre les deux pays ? Rester dans une Grande-Bretagne même en cas de Brexit dur ? Rentrer à la maison alors que le climat social n’est pas au beau fixe ? On a demandé à six Français de Londres leur avis.

Yoann Meignen, patron de l’épicerie fine “Le Coq épicier : Même s’il ne s’affole pas de la situation actuelle – “je n’ai pas spécialement peur”, assure-t-il – il vient de faire une grosse commande de produits pour les deux mois qui arrivent afin de prévoir du stock en cas de situation de blocage. “Je ne crois pas au Brexit dur, je suis certain qu’une solution va être trouvée. De toute façon, si cela se passe mal, je rentrerais en France”. Ce qui n’empêche pas que le chef d’entreprise ait un point de vue tranché sur la situation française. “Je ne supporte pas de voir ce qu’il se passe, je ne comprends pas ce mouvement des gilets jaunes”. Mais d’un naturel optimiste, il est persuadé que cela va se calmer. “Je crois en Emmanuel Macron, il a fait beaucoup pour les entreprise, j’aime sa façon de fonctionner. Alors si je dois rentrer à cause du Brexit, pas de problème. Je pourrais entreprendre comme je l’ai fait ici. Ce ne sont pas les gilets jaunes qui m’arrêteront. La France est un des plus beaux pays du monde, et a besoin que les gens continuent d’entreprendre, de créer des emplois”.

Cylia Rousset, auto-entrepreneuse, à la tête de l’agence “Cylia Rousset Communication” : “Il y a beaucoup de choses que j’apprécie au Royaume-Uni malgré le contexte actuel”, raconte la Française, “c’est facile de créer son entreprise, il y a moins de contraintes administratives qu’en France. Il ne faut pas oublier que les Britanniques sont un peuple de businessman, de commerçant”. Cylia Rousset confie qu’un éventuel retour en France l’inquiète vu le climat social et le mouvement des gilets jaunes. “Si on rentre, on fera partie des Français les plus riches, et donc ceux sur qui on tire à boulets rouges, que l’on critique”. Elle regrette qu’en France, la réussite soit encore mal perçue. “Certaines personnes ne voient pas les risques que l’on prend quand on entreprend. Par exemple, ici, si on tombe malade, on ne touche rien, il n’y a aucune compensation, aucun filet social”. Entreprendre de l’autre côté de la Manche est donc inconcevable pour elle à l’heure actuelle. “Trop de lourdeurs administratives, trop de gens qui profitent du système : je connais des gens qui se mettent en arrêt maladie pour créer leur entreprises en touchant des prestations sociales. C’est la course à la truande”. Si Cylia Rousset est inquiète du Brexit, elle ne partira pas pour autant du Royaume-Uni, avec sa famille d’ailleurs elle assure ses arrières en ayant déjà engagé une demande de nationalité britannique. “En cas de Brexit dur, on sera prêt”.

Patricia Connell, déléguée consulaire : “En l’espace de quelques mois, la situation de la France a bien changé”, se désole la Française. Pour elle, Emmanuel Macron est passé de l’état de grâce à la descente aux enfers. “Cela remonte même avant les gilets jaunes. Depuis l’histoire d’Alexandre Benalla, les chiens sont lâchés”, analyse la déléguée consulaire. Elle explique que, “comme pour beaucoup de Français, ce qui se passe fait peur”. “D’un seul coup, on a vu une prise de l’Arc de Triomphe, des scènes de destruction, les gens ici étaient affolés devant leur écran de télévision”. Mais Patricia Connell appelle à faire la distinction entre les gilets jaunes “révoltés car ils en ont marre de ne pas pouvoir finir leur fin de mois” et les “vrais casseurs, qui s’incrustent dans ce mouvement pour déstabiliser la France et Emmanuel Macron”. Un président, qui, rappelle-t-elle, a été largement soutenu pendant la course à la présidentielle par les Français du Royaume-Uni et particulièrement de Londres. Elle reconnaît que les expatriés se sentent eux aussi déstabilisés et pris entre deux feux, entre le climat social français et le Brexit. “On se demande tous : doit-on rester? Doit-on rentrer? Doit-on aller au Canada par exemple? Mais finalement peu rentrent ou partent. D’un autre côté, je suis certaine que la France va se remettre de ce mouvement des gilets jaunes, un grand débat vient d’ailleurs d’être lancé”.

Sophie Gendarme, fondatrice de “So Choux” : “Je ne crois pas qu’il y a un retour du France bashing. Cela fait longtemps que les Britanniques, comme les gens du monde entier, se sont fait une idée sur les Français. Le mouvement des gilets jaunes n’a pas terni l’image de la France plus qu’elle ne l’était avant, cela a simplement confirmé ce que les autres pensaient de nous”, résume la Française. Pour elle, il n’est en aucun cas envisageable de rentrer, même si elle reste attachée à ses racines. “Déjà avant les gilets jaunes, on n’en avait pas envie, mais alors avec ce qu’il se passe maintenant, c’est définitif”. Car en France, dit-elle, elle ne pourrait pas relancer son entreprise. “Je ne suis pas pâtissière de formation, donc cela aurait impossible”, arguant qu’en Angleterre, changer de carrière professionnelle ne pose aucun problème contrairement en France. Mais quitter le Royaume-Uni si l’option d’un Brexit sans accord est validé est une question qu’elle se pose. “Ce sont deux pays qui se sont tirés une balle dans le pied finalement”, analyse Sophie Gendarme, “on ne sait pas encore ce que l’on fera en tous les cas”.

Emilie Corel, fondatrice de l’agence immobilière “Keys to London” : “Il y a beaucoup de gens qui se sont installés au Royaume-Uni depuis des années, qui décident de partir”, constate l’agent immobilier avant d’étayer ses propos, “c’est surtout à cause du flou autour Brexit, et certaines familles sont obligées de rentrer en France”. Questions de mutation ou de manque de perspectives professionnelles. Un flou qui règne également pour elle de l’autre côté de la Manche, mais plus généralement en Europe. Mais pour elle, pas question de changer de pays dans lequel elle vit depuis 22 ans. “Le Brexit n’a et n’aura aucun impact sur mon travail, il y aura toujours de l’activité dans le secteur de l’immobilier”. L’existence des gilets jaunes ne la freine pas non plus, ajoute-t-elle, dans ses projets professionnels, puisqu’elle aimerait développer son activité dans l’Hexagone.

Brigitte Saint-Olive, cadre dans une entreprise d’assurance santé : “Le mouvement des gilets jaunes m’inquiète et surtout m’attriste à cause des violences qui ne donnent pas envie aux étrangers de venir en France pour des vacances ou pour s’installer dans notre pays”, explique-t-elle. “En discutant avec des Anglais, on s’aperçoit qu’ils ne comprennent pas le mouvement et nous prennent un peu pour des enfants gâtés qui font un caprice”. Mais ajoute-t-elle, elle comprend les difficultés financières que vivent de nombreux compatriotes. Brigitte Saint-Olive se dit comme de nombreux Français de Londres pris en otage entre deux situations compliquées, entre le Brexit et les gilets jaunes. “Cela devient compliqué de trouver sa place. Mais je me sens malgré tout mieux en Angleterre et ce genre de mouvement, les réponses politiques de tous les partis, les petites réflexions que l’on entend tous les jours en France me pèseraient beaucoup trop”. Dommage, pense-t-elle, que le France bashing soit de retour. “On essaye de faire venir les entreprises étrangères implantées au Royaume-Uni en France, mais ce mouvement refroidit tout le monde”.

Ludovic Déperand, analyste financier : “J’ai choisi de venir au Royaume-Uni pour justement fuir la mentalité désastreuse de la France, donc cela ne m’étonne pas de voir ce qu’il se passe aujourd’hui avec les gilets jaunes, un mouvement que je ne comprends absolument pas et que je ne soutiendrai jamais”, lance le trentenaire, pour qui il est hors de question de remettre les pieds dans son pays d’origine. “Le Brexit n’est pas une inquiétude pour moi, je ne travaille pas sur les secteurs touchés donc mon service ne sera pas délocalisé. Quand bien même cela aurait été le cas, j’aurais simplement envisagé d’aller ailleurs”. Où alors ? “Le Canada m’attire, car il y a une mentalité à la fois européenne et américaine. Mais il y a aussi d’autres pays, comme la Suisse ou le Luxembourg qui pourraient correspondre à mes attentes”.