Muriel Girard-Perichon est installée à Londres depuis 22 ans. Si leur expatriation ne devait durer que trois ans, avec son mari, ils décident d’y rester plus longtemps. C’est bien le Brexit qui les aura poussée à prendre la nationalité britannique, mais la démarche a été faite bien avant la sortie définitive du Royaume-Uni de l’Union européenne. “Nous nous sommes tout de suite doutés que cela allait changer beaucoup de choses”, confie la Française, “nos enfants, âgés aujourd’hui de 27 ans et 21, ont été élevés ici et voulaient aussi continuer leurs études et c’était plus simple pour tout le monde d’avoir un passeport britannique tout en gardant le passeport français”.
La mère de famille, également à la tête de son entreprise LearnArtory, explique se sentir “plus protégée” maintenant qu’elle a sa citoyenneté britannique. “Tout est plus simple, notamment au passage des frontières”, avance-t-elle, “aussi, mes enfants payent les mêmes frais universitaires que les Britanniques et ils ont même droit à un emprunt étudiant”. Aussi, ajoute-t-elle, elle a pu créer son entreprise en 2021 sans aucun problème.
A l’époque où elle a fait la démarche, Muriel Girard-Perichon a dû passer par l’intermédiaire d’un avocat pour monter le dossier comprenant sa candidature, celle de son mari et un de ses enfants. “Cela nous a coûté très très cher, environ £9,000 pour nous trois”, détaille la Française, “ma fille était au Chili à l’époque, il a donc fallu attendre un an de plus pour elle car elle avait passé trop de temps à l’étranger et ne pouvait pas demander la nationalité”. Mais, en 2018, la mère de famille a pu passer par un “système simplifié mis en place à ce moment-là” et donc cela lui a “coûté un peu moins cher”.
Malgré le coût et parfois la longue attente pour obtenir une réponse de la part du Home Office, elle conseille vraiment de demander la nationalité britannique. “Si l’objectif est de rester au Royaume-Uni, d’y avoir ses enfants, de pouvoir aller faire des allers retours, ou de créer une entreprise, alors oui c’est mieux de faire cette demande. Si les objectifs ne sont pas sur le long terme, le settle status est suffisant de mon point de vue”.
Charlotte, après avoir obtenu son settled status, a attendu un an, comme la règle l’impose, pour demander sa nationalité britannique. “J’en avais marre d’avoir nos droits utilisés comme “bargaining chip”, je commençais à me sentir comme citoyenne de seconde classe et même si le statut de résidence permanente était proposée, j’avais toujours peur qu’il y ait un revirement”, justifie-t-elle, d’autant plus qu’elle n’oublie pas ce qui est arrivée à “la génération Windrush”, ces immigrés caribéens arrivés entre la fin des années 40 et le début des années 70, à qui ont avaient accordé un droit à résidence permanente, mais qui ont finalement été considérés comme des immigrés illégaux.
Avoir sa citoyenneté, c’est se rendre la vie plus facile, ajoute-t-elle. “Il me suffit de montrer mon passeport pour prouver que j’ai le droit de travailler ici”. Le processus, elle ne l’a pas trouvé compliqué. “Le test Life in the UK, j’en faisais toute une histoire et finalement il est beaucoup plus simple que les tests de préparations disponibles sur l’application”. Aussi, elle avait déjà en poche un diplôme d’université anglaise, donc elle n’a pas eu besoin de passer l’examen d’anglais. “Le processus n’était pas super compliqué, mais il était long car pendant le confinement”. Si Charlotte reconnaît avoir hésité avant de déposer sa demande, c’est parce que son coût l’avait un peu surprise. “Mais je devenais trop anxieuse, et avoir la tranquillité d’esprit n’a pas de prix, surtout que j’étais enceinte à l’époque”. Maintenant, elle se dit ravie de pouvoir ne pas se justifier de sa présence au Royaume-Uni et surtout de pouvoir voter.
C’est d’ailleurs cela qui a poussé Lydia à faire la démarche. “Cela faisait déjà un peu plus de cinq ans que je vivais à Londres, j’avais mon settled status, mais j’étais frustrée à l’idée de ne pas pouvoir participer aux élections”, explique la trentenaire. En effet, avec un simple statut de résident permanent – et même temporaire -, les ressortissants européens peuvent voter aux élections locales mais pas nationales. “Je paie mes taxes ici, j’ai donc mon mot à dire sur la politique qui peut être menée”, lance Lydia.
Ayant atteint ses six années de présnce sur le sol britannique (cinq ans plus un an, comme demandé par le ministère de l’Intérieur), elle a donc décidé de se lancer dans cette démarche. “J’ai payé au total, près de £1,900, entre la demande, la cérémonie et les tests. Mais pour moi, c’est un investissement sur ma personne. Je ne regrette absolument pas. En plus quand je vois que les frais augmentent chaque année, je suis bien contente de n’avoir payer “que” cette somme”.
Aussi, comme pour Muriel Girard-Perichon et Charlotte, elle estime ses droits “plus protégés”. “On ne sait jamais, avec tout ce qui se passe dans le monde en ce moment, la montée du populisme, c’est assez stressant. On se dit, ou du moins on peut imaginer, que le gouvernement britannique pourrait nous retirer nos résidences permanentes ou changer les règles existantes sur le droit de sortie du territoire. Alors qu’être déchue d’une nationalité, c’est tout de même rare”.
Hélène Bérard est une avocate spécialiste de l’immigration britannique. Des clients qui souhaitent obtenir la nationalité britannique, elle en a beaucoup. “La plupart du temps, les Français qui sont installés au Royaume-Uni depuis plus de 5 ans préfèrent obtenir le passeport anglais”, confirme-t-elle, même si elle reconnaît que demander la citoyenneté n’est pas nécessaire quand on a déjà un settled status, qui “permet à son titulaire de bénéficier automatiquement d’un droit de séjour indéfini”.
Sa collègue Nilmini Roelens, elle aussi avocate spécialisée sur les sujets liés à immigration, dit en revanche comprendre pourquoi la demande semble si importante aux yeux de certains. “Les personnes, françaises ou non, qui ont un statut d’immigration susceptible d’être perdu et qui ont des liens étroits avec le Royaume-Uni préfèrent généralement demander la nationalité britannique, car elle leur assure un droit d’aller et venir sans entrave au Royaume-Uni, qu’elles considèrent comme leur foyer à long terme”.
Certes, le settled status donne accès aux prestations sociales, au travail et aux études – avec, comme l’a précisé Muriel Girard-Perichon, les mêmes frais de scolarité que les Britanniques -, il n’est pas permanent en soi. “Vous pouvez perdre votre statut de résident permanent après cinq ans d’absence continue du Royaume-Uni”, rappelle l’avocate.
Aussi, sur le plan judiciaire, la citoyenneté britannique peut offrir quelques garanties. “Si vous avez un settled status et que vous êtes reconnu coupable d’un crime relativement grave – par exemple, une peine privative de liberté de 12 mois -, vous pouvez perdre votre statut de résident permanent par révocation et/ou être expulsé”, détaille Nilmini Roelens. De même, poursuit-elle, si la personne ou un membre de sa famille n’appartenant pas à l’EEE a obtenu le statut EUSS par la tromperie (faux documents ou un mariage blanc), elle peut également perdre votre statut de résident permanent et/ou être expulsé.
En revanche, demander sa nationalité britannique peut aussi avoir des côtés négatifs. “Si vous souhaitez faire un regroupement familial en tant citoyen britannique, la preuve documentaire est très lourde”, précise Nilmini Roelens, tandis que sous settled status, la démarche est moins onéreuse “car elle peut relever de l’accord de retrait pour les relations familiales préexistantes”. Il est donc préférable de régler cette question avant de se lancer dans une demande de citoyenneté.